
Dans la déclaration de principes de cette rubrique, j'avais prévenu que les choix de films seraient arbitraires et personnels. Etant à la fois un monument du cinéma, et un de mes films préférés, il n'y a qu'un seul film possible pour la ré-édition du mois en septembre : Citizen Kane.
L'histoire de sa production, et le personnage extraordinaire qui l'a créé, Orson Welles, ont déjà fait couler beaucoup d'encre, et il existe de magnifiques livres qui les racontent en détail. (http://www.wellesnet.com/ est un bon point de départ pour en savoir plus.) Mais pour ceux qui ne les connaîtraient pas, un petit résumé s'impose. Welles est né en 1915, à Kenosha, au sud de Chicago. Très vite, sa personnalité, son charisme, et sa passion pour le théâtre se sont imposés. A l'âge de 14 ans, il publie "Everybody's Shakespeare" : Jules César, Le marchand de Venise, et La nuit des rois, abrégés, commentés, et avec des conseils de mise en scène. A l'âge de 16 ans, lors de vacances en Irlande, il s'est présenté à la porte du Gate Theatre à Dublin, proposant ses services en tant que jeune génie du théâtre de New York. Les directeurs du Gate n'étaient pas dupes mais lui trouvaient du talent, et il a passé plusieurs mois avec une des troupes les plus reconnues en Europe. A son retour aux Etats-Unis, il est allé proposer ses services à New York, cette fois sans avoir à mentir sur son CV. Et là, il devient super-star. La scène l'adore, et il lui rend bien. Il ne se contente pas de jouer, il veut également faire de la mise en scène. Et de la radio. Travaillant sur 3 pièces à la fois, patron de la troupe "Mercury" sur scène comme à la radio, assurant le rôle d'un super-héro à la radio, carburant aux steaks arrosés de whisky, circulant en ambulance pour pouvoir griller les feux rouges, c'est la grande période pour lui. Et son succès ne passe pas inaperçu à Hollywood – les patrons de la RKO lui proposent un contrat en or. Il pourra écrire, produire, jouer, réaliser le film de son choix, tout en ayant le "final cut" – en cas de désaccord avec le studio, c'est lui qui tranchera, et pas la RKO. Il n'a que 25 ans, et il n'a jamais encore réalisé un film…
Welles avait commencé à travailler sur une adaptation de Au Cœur des ténèbres en caméra subjective, mais a finalement décidé d'écrire un scénario original. Le résultat, c'est la biographie de Charles Foster Kane, né dans la pauvreté, héritier d'une fortune, magnat de la presse, et collectionneur de tout. On le voit mourir dans les toutes premières minutes du film, avec, pour toutes dernières paroles, le seul mot "Rosebud". Le reste du film suivera l'enquête d'un journaliste qui cherche à savoir ce que ça voulait dire.
Premières minutes
Il y avait déjà à l'époque une polémique sur la ressemblance entre Kane et William Randolph Hearst, véritable magnat de la presse américaine qui n'appréciait pas du tout la comparaison, et a longtemps cherché à détruire toutes les copies du film. Mais si Welles s'était servi de certains détails de sa vie, il en avait également emprunté à Samuel Insull (pour la séquence à l'opéra), et à sa propre personnalité.
Mais l'intrigue de l'histoire est presque ce qu'il y a de moins intéressant dans le film. (D'ailleurs, elle ne rime strictement à rien. Si vous regardez l'extrait ci-dessus, vous verrez qu'il n'y a personne avec lui au moment de sa mort, donc personne qui pourrait savoir qu'il a dit "Rosebud", et encore moins savoir de quoi il s'agit.) Elle ne sert qu'à lancer la machine. La vraie question, comme toujours chez Welles, c'est la réconciliation des ambitions de jeunesse avec les regrets de l'âge, la folie de l'amour, les petites trahisons de l'amitié, et les grandes trahisons de la vie. Il y a scénario brillant et drôle de Welles et Herman Mankiewicz, des jeux d'acteurs merveilleux de toute la troupe Mercury, la musique originale de Bernard Herrmann (qui signerait plus tard la musique de Psycho), le montage de Robert Wise (qui réaliserait plus tard West Side Story, ou encore The Day the Earth Stood Still), et la cinématographie extraordinaire de Gregg Toland. Welles ne connaissait rien aux caméras, mais voulait innover sur la profondeur de champs, les plans séquences, les effets spéciaux, la lumière, et même simplement les décors (en y rajoutant des plafonds – traditionnellement, les décors n'en avaient pas pour permettre d'installer la lumière en hauteur). Welles savait comment il voulait présenter l'histoire – c'est Gregg Toland qui a inventé les moyens pour le faire. Par exemple, avec un plan séquence qui nous présente le jeune Kane – notez bien que le parcours de la caméra passe à travers murs et mobiliers, à une époque sans Steadicam, ni trucages numériques.)
Citizen Kane - plan séquence
Le tout donne un film époustouflant – en même temps divertissant et intelligent. Et qui a marqué l'histoire du cinéma. Régulièrement élu meilleur film de tous les temps – notamment par la critique internationale recensée par le magazine anglais Sight and Sound - il a également influencé des générations de réalisateurs. La liste de toutes les références glissées dans d'autres films est beaucoup trop longue pour qu'on la reproduise ici mais on y trouve tout, de La nuit américaine au Simpsons, en passant par Indiana Jones dans Raiders of the Lost Ark.
Le titre même du film est d'ailleurs passé dans le langage courant en anglais, puisqu'on entend dire que certains films sont "le Citizen Kane" de la science fiction, du polar… Là, c'est l'occasion de voir le vrai, le Citizen Kane des Citizen Kane, sur grand écran, comme ça se doit, comme il le mérite. Et vous saurez même ce que veut dire "Rosebud" ! Et maintenant, quelqu'un pourrait baisser les lumières s'il vous plaît ? La projection va commencer…